🚨 Beaucoup voient la France comme l’épicentre d’une nouvelle crise de la dette européenne, et ces mêmes personnes pensent que le gros danger est la hausse des taux français. De mon côté, ce que je redoute plus que tout, c'est la contagion qu’elle pourrait provoquer chez ses voisins.
📚 On va revenir à la crise de la dette de 2011. Contrairement à ce que beaucoup pensent, le vrai problème n'était pas que la Grèce et son incapacité à rembourser sa dette mais plutôt la propagation de la défiance des investisseurs à l'ensemble des pays considérés comme financièrement fragiles. Plus la situation grecque se dégradait, plus les marchés ont commencé à s'interroger sur la solvabilité du Portugal, de l'Irlande, de l'Espagne et de l'Italie. On était arrivé à un stade où les investisseurs se demandaient si d'autres États européens allaient connaître le même sort que les Grecs. Du coup, les obligations étaient vendues, les rendements augmentaient et les coûts de financement devenaient insupportables. En 2011, le spread italien 10 ans face au Bund avait dépassé les 500 points de base. C'est ce mécanisme de contagion qui avait transformé une crise nationale en crise totale pour la zone euro.
🇫🇷 Retour au présent car depuis plusieurs mois, les investisseurs sanctionnent la dégradation des finances publiques françaises, la persistance de déficits élevés et les incertitudes entourant la capacité du pays à redresser la trajectoire budgétaire. Jusqu'ici, le problème pouvait encore être considéré comme français mais si cette défiance commence à toucher d'autres États européens, même lorsque leurs fondamentaux budgétaires sont différents, ça peut commencer à se tendre.
🇮🇹 On va revenir sur le cas italien dont le spread à 10 ans face à l'Allemagne est passé de 80 points de base début septembre à 112 points de base aujourd'hui après avoir touché les 125 points de base début de mois. On est toujours très loin de 2011 mais ça doit rester en tête, surtout que l'Italie avait réussi à restaurer une partie de sa crédibilité auprès des investisseurs.
⚠️ Tant que les investisseurs sanctionnent individuellement les États en fonction de leurs fondamentaux, je pense qu'il n'y a pas grand chose à crainer parce que les marchés jouent leur rôle de différenciation du risque. Par contre, si une crise de confiance commence à s'étendre, les investisseurs commencent à réduire leur exposition à une catégorie entière d'actifs jugés risqués. Dans ce cas précis, un fonds inquiet de la situation française peut décider de réduire ses positions en dette française, italienne, espagnole ou portugaise, indépendamment des efforts budgétaires réalisés par chacun de ces États et de leur notation (même si on est au dessus des BBB-). On finit par voir un cercle vicieux se mettre en place avec des obligations qui sont vendues, des rendements qui augmentent, un coût du refinancement qui progresse, la charge d'intérêts qui s'alourdit et des perspectives budgétaires qui se dégradent. Cette détérioration justifie derrière une prime de risque supplémentaire qui entretient elle-même la hausse des rendements.
🤷‍♂️ Il n'y a rien de théorique dans ce que je dis puisqu'on voit déjà un élargissement de 20 points de base des spreads italien et espagnol parallèlement à une dégradation des CDS bancaires européens (assurance contre un défaut). Ça ne démontre pas que la France est responsable de l'ensemble de ces mouvements mais ça indique que les tensions dépassent peut être le marché obligataire français. Du coup, il faut surveiller les spreads des États mais aussi leur évolution, les CDS souverains, les banques européennes et la liquidité du marché obligataire. Le vrai signal d'alarme serait de voir les obligations italiennes, espagnoles et portugaises systématiquement sanctionnées à chaque mauvaise nouvelle française sans détérioration de leurs propres fondamentaux. À ce moment-là , Finneko ne sera plus un chat mais un vrai grizzly.
🇪🇺 Je souligne aussi, comme je m'évertue à le dire, que la BCE dispose désormais d'instruments de protection contre la fragmentation financière (TPI) qui peut permettre d'intervenir sur les marchés obligataires en cas de tensions. La BCE n'a pas vocation à garantir indéfiniment le financement d'États dont les finances publiques se détériorent mais le pompier de service n'est jamais loin pour protéger sa monnaie. Si la France est sanctionnée pour des raisons budgétaires légitimes, une intervention de la BCE serait difficile à justifier et c'est toujours ce qui fait que je pense que la mère Lagarde n'interviendra. Par contre, si les tensions se propagent à d'autres États, je changerai de discours très rapidement car une défiance généralisée pourrait affecter les conditions de financement de l'ensemble de l'économie européenne.
🤔 Au delà de tout ça, je n'ai pas encore changé d'avis, mon scénario de base est celui d'une réévaluation durable des primes de risque souveraines avec des coûts de financement structurellement plus élevés et une volatilité accrue pour les États européens les plus endettés jusqu'à ce que les banques centrales craquent pour mettre en place un QE voire le Yield Curve Control (contrôle de la courbe des taux) quand le contexte s'y prêtera. Par contre, pour le présent, je pense que nous aurions tort de sous-estimer le risque de contagion surtout que la France occupe une place plus centrale que la Grèce dans le système financier européen.
Le jour où les difficultés françaises commenceront à se refléter dans les coûts de financement de nos voisins, on pourra enfin parler d'un problème européen. Ce n'est pas le cas aujourd'hui.
🇫🇷 Pas une journée sans entendre partout dans les médias que la France serait en train de devenir la Grèce de 2010. Je pense qu'on est à un stade où il faut faire le point parce que quand on regarde tous les chiffres et le fonctionnement des marchés obligataires, je pense qu'il faut dire à certains d'arrêter de confondre crise de confiance et crise de solvabilité.
📊 Déjà faisons un petit tour sur les chiffres. Aujourd'hui, la France affiche aujourd'hui une dette publique qui représente 119% du PIB et un déficit attendu autour de 5,4% du PIB en 2026. En 2009, la Grèce avait un majestueux déficit public proche de 15% du PIB avec une dette qui représente environ 127% du PIB. Aussi et surtout, elle cumulait ce déséquilibre budgétaire avec un déficit courant supérieur à 11% du PIB qui démontre une dépendance massive aux financements extérieurs et une compétitivité complètement dégradée. Malgré ce que disent les amoureux de French Bashing, la France n'est clairement pas dans cette situation sachant que son économie est beaucoup plus diversifiée, que son marché obligataire est plus profond et que son déficit courant reste assez limité. Je suis conscient que les finances publiques françaises sont aussi bien gérées que celles d'Enron depuis des années mais il faut pousser un peu plus loin l'analyse.
💰 Autre chose, en 2010, la Grèce a perdu son accès normal aux marchés financiers car les investisseurs ne voulaient plus lui prêter à des conditions soutenables, et ça l'a contrait à solliciter une assistance internationale. La France, elle, continue de se financer. Certes, c'est plus cher et la prime de risque contre l'Allemagne a bien augmenté, mais les adjudications montrent que la demande existe toujours et pas qu'un peu.
📝 Derrière, j'en viens aux notations de crédit dont tout X adore parler. La France est actuellement notée A+ chez S&P et Fitch, Aa3 chez Moody's et AA chez DBRS. Beaucoup l'oublient mais le seuil à partir duquel une dette bascule dans la catégorie spéculative (junk) se situe sous BBB- chez S&P et Fitch. La France dispose a encore six crans de notation avant de passer en catégorie spéculative chez ces deux agences. En Grèce, Fitch avait déjà abaissé sa note à BBB- en avril 2010 et S&P l'avait fait basculer à BB+ le 27 avril quelques jours après sa demande d'aide internationale. Ce seuil est crucial parce qu'une part immense des investisseurs institutionnels sont soumis à des contraintes d'investissement liées aux notations. J'estime que passer sous BBB- provoquera des ventes contraintes, une réduction de la base d'acheteurs et une belle hausse du coût de financement. Il y a encore un élément que les gens oublient, la BCE retient la meilleure notation éligible pour les titres souverains de la zone euro, donc une seule agence qui dégraderait la France sous BBB- ne suffirait même pas à faire perdre leur éligibilité aux OAT.
➡️ D'ailleurs, BBB- n'est même pas une frontière magique entre un emprunteur qui trouve de l'argent et un emprunteur qui fait faillite puisqu'il suffit de regarder la situation d'Oracle qui se trouve désormais à un seul cran de la catégorie spéculative tout en continuant d'accéder à des solutions de financement et en négociant encore des opérations importantes avec Apollo ou Goldman Sachs. Les gens n'imaginent pas à quel point il existe un marché entier dédié au financement des emprunteurs high yield.
🇪🇺 Enfin, il faut aussi comprendre qu'on est plus en 2010. À l'époque, la zone euro n'avait pas l'architecture de protection qu'elle possède aujourd'hui. Avec la crise des dettes souveraines, le MES, les interventions de la BCE, le programme OMT et le TPI sont largement capables de lutter contre des tensions de marché qui menaceraient la transmission de la politique monétaire. Je l'ai déjà dit mais je ne crois toujours pas à une intervention de la BCE pour sauver la France à ces conditions. La BCE peut limiter certains risques de contagion ou de fragmentation financière mais elle n'a pas vocation à financer indéfiniment les déficits français (coucou Pigasse).
⚠️ Après je ne le nie pas, évidemment, les marchés peuvent réévaluer brutalement le risque français puisque la Grèce était encore investment grade fin 2009 mais utiliser cette possibilité pour affirmer que la France serait déjà dans une situation comparable relève beaucoup plus du sensationnalisme que de l'analyse financière. Je le dis franchement mais je pense que le risque central pour la France est une dégradation financière bien lente. Une situation où l'État continuerait de trouver des prêteurs mais à des conditions de plus en plus coûteuses avec une charge d'intérêts qui absorberait une part croissante des ressources publiques et une croissance durablement flinguée. De la à dire que tout est déjà hors du contrôle, je pense qu'il y a encore énormément de marge.
Il faut arrêter de confondre un État qui emprunte trop cher avec un État qui ne peut plus emprunter. Ce sont deux problèmes très différents et vous n'êtes pas au même stade.