Reste ce que cette dépossession prépare. Un peuple privé de ses mots perd la faculté de constater ce qui lui arrive. Simone Weil avait donné la formule dès 1943 : le malheur ouvrier tient dans l'impossibilité de traduire en mots ce qu'on subit. Celui dont l'expérience demeure sans nom porte le désastre collectif comme une fatalité privée ; il ne le combat pas, faute de savoir qu'il est nombreux. Le régime qui vient n'aura nul besoin de censurer quoi que ce soit. Il lui suffira d'occuper le silence où les mots se seraient formés. Quand il ne reste que pour et contre, woke et réac, on cesse de penser en trois dimensions ; qui ne pense plus en trois dimensions cesse de converser ; qui ne converse plus se retrouve seul, et un peuple d'hommes seuls ratifie tout ce qu'on lui présente. Aucune démocratie ne survit à cette opération.
C'est la raison pour laquelle je remercie Mylène Farmer. À la veille de ses soixante-cinq ans, il aura fallu qu'elle se déguise en gangster pour obtenir deux minutes de notre attention sur le sujet. Qu'elle soit à peu près seule à s'en charger donne la mesure exacte de ce que nous avons déjà perdu.