Voici ce qu’il va se passer.
D’ici 5 ans, 2 ans d’après les plus optimistes, les IA sauront faire à peu près tout ce que 99 % des humains savent faire aujourd'hui.
D’ici 15 ans, peut-être 10 d’après les plus optimistes, les robots sauront faire à peu près tout ce que 99 % des humains savent faire aujourd'hui.
Mais cela ne veut pas dire que tous les humains seront remplacés dans leurs emplois instantanément.
Pour trois raisons :
1. La société sera longue à s’adapter.
Tous les process d’entreprises, les masses salariales, les procédures RH, les organisations d’usines, les méthodes de travail, etc. devront se réinventer. Cela prendra du temps, des consultants, créera beaucoup d’hétérogénéités entre entreprises. Une grande part de l'organisation sociale actuelle repose sur des conventions, pas des nécessités économiques. Pléthore de gens doivent leur emploi à l'inertie des institutions, au fait que les chefs veulent de grosses équipes, que c'est souvent plus facile d'embaucher que de licencier.
Beaucoup d'entreprises ne s'adapteront jamais, et continueront tant que leur rente de situation leur permettra, avant de disparaître et se faire remplacer. Ce processus pourra durer longtemps.
2. La société ne voudra pas s’adapter.
Non seulement les lois limiteront beaucoup d’usages (en médecine, dans les professions réglementées, dans l’éducation, le recrutement, la justice, les infrastructures critiques, que l’AI Act européen classe déjà « à haut risque »), mais aussi de grands mouvements luddites réclameront plus de lois. On a l’exemple de ces dernières semaines des mathématiciens : vingt-cinq médaillés Fields ont dénoncé dans Le Monde, le 11 septembre, un « grave désalignement » de l’IA en mathématiques, et plus d’un millier de chercheurs réunis dans l’Association for Human Mathematics se sont engagés à ne pas travailler pour les entreprises d’IA ni à publier de texte généré par une machine, une partie d’entre eux renonçant à tout usage de l’IA dans leur recherche. On sait bien que ça n’empêchera pas les Américains et les Chinois de les rendre obsolètes en quelques années, mais ces résistances locales ralentiront la transition.
Il y aura des centaines de pétitions anti-centres de calcul, et des milliers de zadistes qui mettront le feu à des grands projets d’infrastructure IA. Bientôt notre quotidien sera fait de tribunes et d'actions anti-IA.
3. Les contraintes physiques ne se relâcheront pas tout de suite.
Il va falloir beaucoup, beaucoup d’électricité, de centres de calcul, mais aussi d’usines à servomoteurs, actuateurs, d’acier de précision. Et construire, ça prend du temps, ça demande des permis, des négociations. Construire des centrales nucléaires en masse, ça prendra 20 ans, avoir un écosystème qui produit à l'échelle, sans doute autant.
Mais il faut se rendre compte d'une chose : me plus probable est que le monde soit déjà engagé sur un chemin irréversible.
Nous sommes déjà tous morts (en tant qu’organisations sociales) mais beaucoup ne le savent pas encore.
Tout comme une fois que la révolution industrielle avait commencé à Manchester à la fin du XVIIIe siècle, les sociétés traditionnelles partout sur terre étaient déjà mortes sans le savoir.
La Chine des Qing, la plus grande puissance mondiale de l’époque, n’est morte qu’en 1912. Mais elle a fini par mourir. Le Japon n’est pas mort, mais il s’est transformé avec Meiji de telle façon qu’il soit totalement méconnaissable.
Ainsi, dans les 20 ans à venir, de grandes nations tomberont, et la plupart seront au mieux totalement méconnaissables.
La période de transition durera une vingtaine d’années.
Et à l’issue de cette période, le monde aura connu l’équivalent au moins d’un bon siècle de développement. Le passage de 1820 à 1920.
Pour un dirigeant français au XIXe siècle, il n’y avait en réalité qu’un seul véritable enjeu : faire en sorte que la France passe du stade de grande puissance agraire à celui de grande puissance industrielle.
De la même façon, il n’y a qu’un seul enjeu pour nous désormais : que nous réussissions notre passage au stade de grande puissance IA.
Car sinon, ce ne sera pas seulement la paupérisation et la vassalisation, mais aussi l’explosion sociale et la montée de la violence. 15 ans sans croissance et la France s’embrase déjà et ses élites s’enfuient.
Imaginons 30 ans de plus.
Pour devenir une grande puissance IA, il n’y a que trois choses à faire, par ordre de difficulté :
1. Acquérir le maximum de maillons et de goulets d’étranglement de la révolution IA.
De l’énergie en abondance (construire du nucléaire en masse et tenir le cycle du combustible), des centres de calcul bien sûr et tout ce qui les alimente (transformateurs, aciers électriques, électronique de puissance, refroidissement), mais encore se remettre à faire des terres rares et des aimants, du silicium, du gallium, du lithium, des puces et de la mémoire, des équipements et gaz de fab, des réducteurs, moteurs et actionneurs, de la machine-outil de précision, des capteurs et de la photonique, des câbles et réseaux, etc. La révolution IA est une révolution qui s'apuie sur de l'infrastrcuture physique. Sans ça, non seulement nous serons les vassaux de ceux qui posséderont ces maillons, mais toute la richesse fuira vers ceux qui les possèdent.
2. Adapter notre système socio-économique à l’IA.
Donc modifier toutes les lois, toutes les contraintes. Faire basculer l’administration, les entreprises, le plus rapidement possible dans le monde de l’IA. Créer des incitations, des facilités, des formations. Adapter les institutions, l’école, la médecine, etc. Les révolutions technologiques sont dépendantes des institutions qui les diffusent, et les nôtres sont faites pour le monde d’avant.
3. Créer une organisation sociale qui accompagne la transition sans exploser.
Lors de la révolution industrielle, les campagnes se sont vidées, les villes se sont remplies d’ouvriers, la pauvreté de masse est devenue la grande question de l’époque, des révoltes, le quotidien était rythmé par les révolutions, les instabilités, les avènements de régimes autoritaires. La bascule rapide du système économique a provoqué des changements sociaux qui ont créé beaucoup de souffrance et ont emporté les gouvernements.
Pour notre transition, nous allons avoir besoin de beaucoup d’électriciens, de constructeurs de data centers, d’ingénieurs nucléaires, de techniciens de puces. Mais une grande partie des métiers du tertiaire seront devenus inutiles. Des cohortes entières de diplômés du supérieurauront encore moins de débouchés professionnels qu'aujourd'hui. C'est ma recette habituelle des révolutions.
Le cas extrême, c'est la révolte des Taiping, chez les Qing. En 15 ans, trente millions de morts. Presque deux fois la première guerre mondiale, parce que l'ordre social ancien ne pouvait survivre à la révolution industrielle.
Nous avons donc trois choses à faire seulement, mais trois défis majeurs, qui se heurtent à deux problèmes :
1. Le déni. Notre cerveau n’est pas fait pour penser les ruptures. Il est fait pour penser que demain ressemblera à hier, en un peu différent. Or, l'histoire fonctionne par sauts. Et nous sommes sur le point de faire un des plus grands sauts de l'histoire de notre espèce.
2. Le conservatisme des élites. Les élites par définition sont les bénéficiares du statu quo. Leur incitaiton ets donc de ralentir la transition pour maintenir leur pouvoir le plus longtemps possible.
Reste donc à sortir du déni et changer nos élites.