đš David Lisnard annonce 200 milliards d'euros d'Ă©conomies dont 120 milliards pour augmenter les salaires nets des Français. Contrairement Ă certains autres programmes, est-ce que celui-ci peut vraiment redresser les finances publiques ?
âĄïž Ca m'a pris pas mal de temps pour tout suivre et regarder tout le dĂ©tail sachant que j'attends le programme Ă©conomique dĂ©finitif mais pour l'instant je pense qu'il faut surtout Ă©viter deux erreurs. La premiĂšre erreur est de considĂ©rer que le programme serait irrĂ©aliste parce qu'il implique une rĂ©duction massive de la dĂ©pense publique. L'autre serait de considĂ©rer que ce programme serait efficace parce qu'il repose sur des mĂ©canismes Ă©conomiques que l'on connait tous.
đ La stratĂ©gie de Lisnard repose sur une vision libĂ©rale de l'offre assez simple. On rĂ©duit le poids de la sphĂšre publique, on diminue les prĂ©lĂšvements sur le travail et les entreprises, on simplifie les rĂ©glementations et on crĂ©e un environnement beaucoup plus favorable Ă l'investissement, Ă l'emploi et Ă la production. Enfin, un homme politique qui mise sur le retour de la croissance en France via la libĂ©ration de ressources pour le secteur privĂ© plutĂŽt que par l'explosion des dĂ©penses publiques. On va voir si l'efficacitĂ© des mesures individuelles et la crĂ©dibilitĂ© de leur financement suivent la thĂ©orie.
âïž CĂŽtĂ© chiffres, Lisnard Ă©voque 80 milliards d'Ă©conomies dĂšs la premiĂšre annĂ©e puis 200 milliards en rythme de croisiĂšre avec une ambition qui peut atteindre 300 milliards Ă terme, soit 6.5% du PIB et prĂšs de 12% des dĂ©penses publiques. C'est un changement brutal et qui mĂ©rite d'ĂȘtre scrutĂ© parce qu'il n'y aura pas forcĂ©ment que des dĂ©penses inutiles qui seront supprimĂ©es.
đ La rĂ©partition annoncĂ©e des 200 milliards d'Ă©conomies m'a intriguĂ©. Lisnard prĂ©voit d'en consacrer 120 milliards Ă l'augmentation du salaire net par la baisse des cotisations, 40 milliards Ă la rĂ©duction des impĂŽts de production et 40 milliards Ă l'amĂ©lioration des finances publiques. Vous l'aurez donc compris, les 200 milliards d'Ă©conomies sur les dĂ©penses ne signifient pas 200 milliards d'amĂ©lioration du dĂ©ficit puisque si l'Ătat diminue ses dĂ©penses de 200 milliards mais rĂ©duit ses prĂ©lĂšvements de 160 milliards, l'amĂ©lioration budgĂ©taire directe n'est que de 40 milliards. Pas choquant en l'Ă©tat car Lisnard assume franchement de privilĂ©gier la diminution des prĂ©lĂšvements et je trouve ça positif mĂȘme si ce n'est pas sans consĂ©quence. En 2025, la France enregistrait 152 milliards de dĂ©ficit public donc si on retranche 40 milliards, cela laisserait un besoin de financement supĂ©rieur Ă 110 milliards avant tout autre changement Ă©conomique ou budgĂ©taire. C'est un bon dĂ©but et du coup il faudra absolument que la baisse des prĂ©lĂšvements gĂ©nĂšre assez d'activitĂ© supplĂ©mentaire pour amĂ©liorer les recettes publiques et la trajectoire de dette.
đž Sur la fiscalitĂ© des entreprises, les propositions mĂ©ritent le coup d'oeil aussi. Lisnard souhaite supprimer la C3S, rĂ©duire les impĂŽts de production et allĂ©ger les contraintes fiscales et rĂ©glementaires. La C3S est assise sur le chiffre d'affaires toute entreprise entre dans son champ mĂȘme quand elle ne rĂ©alise aucun profit. Ce type de prĂ©lĂšvement est un massacre pour moi et la diminuer peut amĂ©liorer la rentabilitĂ© des projets d'investissement et la compĂ©titivitĂ© de certaines activitĂ©s industrielles. Par contre, il faut comprendre qu'une baisse de fiscalitĂ© peut ne pas se transformer en investissement productif puisqu'une boĂźte peut dĂ©cider d'utiliser les sommes Ă©conomisĂ©es pour investir, recruter, augmenter les rĂ©munĂ©rations, reconstituer ses marges, rĂ©duire son endettement voire rĂ©munĂ©rer ses actionnaires, et ces dĂ©cisions dĂ©pendent de facteurs exogĂšnes comme les perspectives de demande, le coĂ»t du capital et le rendement attendu des investissements. Bref, l'effet vertueux n'est pas garanti mais ça mĂ©rite d'ĂȘtre saluĂ©.
đ° Je reviens sur les salaires nets parce que c'est ce qui compte le plus Ă vos yeux. Lisnard veut rendre 120 milliards aux actifs grĂące Ă une rĂ©duction des cotisations sociales en avançant un gain moyen de l'ordre de 400 euros nets mensuels par salariĂ©. On veut rĂ©duire l'Ă©cart entre le coĂ»t total supportĂ© par l'employeur et le revenu perçu par le salariĂ©. Ăconomiquement, cette distinction est essentielle. J'ai pas trouvĂ© le dĂ©tail de la rĂ©partition mais je rappelle qu'une baisse des cotisations salariales peut augmenter le salaire net Ă coĂ»t employeur inchangĂ© alors qu'une baisse des cotisations patronales rĂ©duit le coĂ»t du travail mais ne se transmet que progressivement et variablement aux rĂ©munĂ©rations. Sans cette rĂ©partition, impossible d'apprĂ©cier les gains de pouvoir d'achat et les effets sur la compĂ©titivitĂ©. Il faudrait aussi voir la distribution des gains entre salariĂ©s modestes, classes moyennes et hauts revenus. Enfin, il faut aussi garder en tĂȘte que rĂ©duire les cotisations ne fait pas disparaĂźtre les dĂ©penses qu'elles servaient Ă financer puisqu'on va continuer de verser les pensions de retraite et de prendre en charge les dĂ©penses de santĂ©. Si les cotisations diminuent de 120 milliards, il faut soit rĂ©duire certaines dĂ©penses sociales, soit organiser leur financement, soit combiner les deux.
đŠ Ensuite, sur la rĂ©forme administrative je me pose beaucoup de questions. Lisnard souhaite rĂ©duire le nombre d'agences, d'opĂ©rateurs et de structures administratives, supprimer des doublons et rĂ©organiser l'appareil public. On parle de 1 153 organismes publics nationaux et des dĂ©penses qui se chiffrent en dizaines de milliards mais le truc c'est que le budget d'un organisme public n'est pas Ă©gal au montant que l'Ătat Ă©conomiserait. Une agence peut avoir un budget important parce qu'elle finance des formations, distribue des aides, exerce des missions rĂ©glementaires ou verse des prestations. Si on supprime la structure juridique tout en maintenant ses missions, une grande partie des dĂ©penses continue d'exister ailleurs. Je ne dis pas qu'il serait impossible de rĂ©aliser des Ă©conomies mais ça montre que la rationalisation administrative et la suppression de dĂ©penses sont deux opĂ©rations distinctes.
đŽ Sur les retraites, Lisnard veut ce que je prĂŽne : une Ă©volution du modĂšle français avec une base par rĂ©partition et l'arrivĂ©e d'un Ă©tage de capitalisation obligatoire et collective. Il souhaite utiliser les ressources dĂ©gagĂ©es par une dĂ©sindexation des pensions supĂ©rieures Ă 2 000 euros mensuels pour contribuer au financement de la transition. Pour ceux qui ne le savent pas, la capitalisation permet de constituer des actifs financiers destinĂ©s Ă financer une partie des pensions futures. Avec ça, on diversifie les sources de financement puisque les revenus des retraitĂ©s dĂ©pendent des rendements du capital et plus exclusivement des cotisations des actifs. Elle peut aussi contribuer Ă la formation d'une Ă©pargne longue qui peut financer l'investissement. Par contre, la capitalisation n'annule ni les risques dĂ©mographiques, ni les risques financiers, ni les engagements dĂ©jĂ contractĂ©s. Le souci reste surtout la transition parce que pendant que les gĂ©nĂ©rations actives commencent Ă accumuler des droits capitalisĂ©s, il faut continuer Ă payer les pensions des retraitĂ©s actuels. Sur ce point, j'attends de savoir comment Lisnard veut financer ce double engagement. La dĂ©sindexation de certaines pensions peut aider mais ça signifie une baisse progressive de leur pouvoir d'achat rĂ©el quand les prix augmentent. Bref, sans cela, on peut pas valider la soutenabilitĂ© du plan.
đïž Pour le calendrier, Lisnard parle de 80 milliards d'Ă©conomies dĂšs la premiĂšre annĂ©e alors que l'Ă©conomie française est dans un environnement de croissance absente. RĂ©aliser un tel ajustement budgĂ©taire mĂ©rite de se poser des questions sur les consĂ©quences Ă court terme sur l'activitĂ© parce qu'on parle ici d'un vrai effet nĂ©gatif sur la demande. Le rĂ©sultat dĂ©pendra de la composition des mesures, des comportements des agents Ă©conomiques et du moment oĂč les effets se matĂ©rialisent. Encore une fois, impossible de juger la trajectoire annoncĂ©e sans une vraie simulation macro qui intĂšgre les multiplicateurs budgĂ©taires, les effets sur l'emploi, les rĂ©actions de consommation et d'investissement, et les consĂ©quences sur les recettes fiscales.
đ€ Je trouve que plusieurs des orientations Ă©conomiques dĂ©fendues par Lisnard mĂ©ritent d'ĂȘtre prises trĂšs au sĂ©rieux. Le programme est ambitieux, plaisant sur le papier, plus cohĂ©rent que certains autres programmes compte tenu de la situation actuelle de la France mais avec l'absence de chiffrage et de trajectoire concrĂšte, il est difficile de savoir si c'est rĂ©alisable ou pas. Je dirais mĂȘme que je reste sceptique sur la crĂ©dibilitĂ© budgĂ©taire des montants et du calendrier. Un second post avec les hypothĂšses, les mĂ©thodes de calcul et les conditions de mise en Ćuvre sera fait en temps voulu. Du coup, pour donner mon avis dĂ©finitif, j'attends surtout le dĂ©tail des 200 milliards d'Ă©conomies annoncĂ©es, mesure par mesure et annĂ©e par annĂ©e en distinguant Ă©conomies brutes et Ă©conomies nettes, une simulation Ă©conomique qui montre les consĂ©quences de ces rĂ©formes sur la croissance, l'emploi, les recettes publiques et le dĂ©ficit, et surtout une projection du financement des retraites qui intĂšgre le coĂ»t de transition vers la capitalisation.
Affaire Ă suivre sur ce qui semble ĂȘtre le programme le plus cohĂ©rent Ă ce stade. Je dis bien "Ă ce stade".